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Le nouvel homme fort de Poutine a écrit des choses étranges, voire inquiétantes

Le nouvel
 homme fort de Poutine a écrit des choses étranges, voire inquiétantesAnton Vaïno, nommé chef de cabinet par Vladimir Poutine le 12 août dernier. ((Alexei Druzhinin/AP/Sipa))

Anton Vaïno a été nommé chef de cabinet du Président russe. Il a derrière lui une oeuvre philosophique plutôt ésotérique.

Le vendredi 12 août, Vladimir Poutine a limogé son chef de cabinet, Sergeï Ivanov, ancien du KGB, vieil allié. Cette annonce suit une série de limogeages et nominations au sein de l’appareil d’Etat russe, interprétée par la presse comme une réorganisation stratégique avant les élections législatives, prévues en septembre, et la présidentielle de 2018.

Ivanov a été remplacé par un certain Anton Vaïno, que les Russes connaissent peu. Vaïno, décrit comme un administrateur compétent au mode de vie modeste, a 44 ans. Il a été diplomate, puis est entré au service du protocole en 2002. Ces dernières années, il était l’assistant d’Ivanov. On le dit proche de Poutine. Son grand-père était le chef du Parti communiste estonien. Sa famille s’est installée à Moscou en 1988, quand Vaïno avait 16 ans. Son histoire personnelle et ses origines estoniennes n’ont échappé à personne, dans un contexte de tension entre le pouvoir russe et les pays baltes membres de l’OTAN.

Le nouvel homme fort de l’administration russe est un bureaucrate de l’ombre, mais on peut en savoir un peu plus sur lui grâce à ses écrits philosophiques, dont on a pu découvrir la substance grâce à plusieurs recensions dans la presse anglophone, dont celle de la journaliste américano-russe Masha Gessen.

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"Le marché est la manifestation de la vie"

Vaïno est l’auteur de plusieurs articles et d’un essai. En 2012, il a publié un article plutôt ésotérique d’une trentaine de pages dans une revue universitaire russe, intitulé «la Capitalisation du futur». Il est co-signé par un certain A. Kobyakin. Le «Moscow Times» affirme qu’il pourrait s’agir d’un autre cadre du Kremlin nommé Anton Kobyakin.

L'article se présente d'abord comme un article d'économie, mais prend assez vite des accents techno-mystiques. Il s'ouvre ainsi: 

Le marché est la manifestation de la vie. Les manifestations les plus éclatantes de la vie se produisent dans sa condensation : en certains points, certaines lignes, certaines formations spatio-temporelles.»

Vaïno y propose un «modèle de protocole pour former le continuum espace-temps». Un schéma explique comment passer du «concept de monde» au «futur». Beaucoup d’observateurs ont échoué à comprendre le sens de ce texte, qui semble mêler la philosophie politique à l’ingénierie spatiale et la macro-économie.

Le coeur de l'article porte sur la description, assez inquiétante, d’un engin nommé le «nooscope», un «réseau de scanners spatiaux» chargés de sonder la noosphère, à savoir la sphère de la pensée humaine. (Le concept de «noosphère», dérivé de «biosphère», est fréquemment rattaché aux travaux de Vladimir Vernadski, mort en 1945, surnommé le «père de la science soviétique».)

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"Nous avons inventé le nooscope"

Anton Vaïno affirme avoir déposé une cinquantaine de brevets pour son «nooscope», ce logiciel espion de la conscience collective planétaire, chargé d'«enregistrer, entre autres choses, [ce qui] ne peut pas être vu». «Le réseau de capteurs du nooscope donne une lecture claire des co-occurrences dans le temps et l’espace, en allant des cartes bancaires nouvelle génération à la poussière intelligente», écrit-il.

La «poussière intelligente» est un réseau de minuscules systèmes «microélectromécanique» qui peuvent être dispersés dans la nature ou dans nos corps pour recueillir et transmettre des informations. Plusieurs universités américaines travaillent à créer une continuité entre nos mécanismes cérébraux et nos appareils technologiques, permettant par exemple à une femme paralysée de manœuvrer par la pensée un bras robotisé. Anton Vaïno semble penser à des applications moins médicales.

« Newton a inventé le télescope, Leeuwenhoek a inventé le microscope, et nous avons inventé le nooscope – une technologie cybernétique qui scanne les transactions entre les gens, les choses et l’argent», a déclaré à la BBC Viktor Sarayev, qui a co-signé d'autres articles avec Vaïno.

Le fonctionnement du nooscope, selon A. Vaïno (Capture d'écran)

La communauté scientifique russe a réagi, après la médiatisation de l'article. «On ne comprend même pas à quelle discipline il est rattaché, a dit au "Moscow Times" Kirill Martynov, professeur à la Haute Ecole d'Economie de Moscou. En gros, c’est du non-sens. (...) L’article utilise des mots semi-mystiques et des faits qui ne peuvent pas être prouvés.»

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"Une méthode pour la domination mondiale" (en 140 pages)

Le nouveau chef de cabinet de Vladimir Poutine a aussi signé un livre, en 2012, intitulé «l’Image de la victoire». Il s’ouvre d’ailleurs par une citation du Président russe: «La clé est de gagner la confiance». La journaliste Masha Gessen affirme qu’il ne contient rien de moins qu’une «méthode pour la domination mondiale».

L’essai, selon elle, couvre un grand nombre de sujets, de l’histoire de l’humanité aux fondements de la nature humaine, le tout en 140 pages. L’idée centrale est que le triomphe politique et économique absolu peut être atteint en utilisant des techniques dérivées du sambo, l’art martial soviétique, adoubé par Staline en 1938 et enseigné au Club Dynamo de Moscou, où sont formés les soldats d’élite du régime. Vladimir Poutine a lui-même été plusieurs fois champion de sambo à Leningrad, et a reçu le titre de «maître» en 1973.

Faut-il avoir peur d’Anton Vaïno, de son nooscope et de sa vision martiale de la politique? Sans doute pas plus que d’un autre, mais sa nomination à un poste clé de l’administration intervient dans un moment de durcissement de la ligne poutinienne, notamment en Ukraine, où l’armée russe se fait plus agressive.

Les écrits d’Anton Vaïno rappellent par ailleurs que la politique de Poutine s’appuie sur une philosophie parfois inquiétante. L’an dernier, le philosophe Michel Eltchaninoff publiait «Dans la tête de Vladimir Poutine», un essai consacré aux «racines intellectuelles de l’offensive russe». Eltchaninoff y évoquait des penseurs tels qu’Ivan Ilyine, souvent cité par Poutine dans ses discours. Dans «Sur la résistance au mal par la force», Ilyine dresse le portrait du chef idéal: «un guide qui s’élève au-dessus de la démocratie formelle, de ses formes abstraites et de ses calculs mesquins», résumait Eltchaninoff à «l’Obs».

Il introduisait aussi à Lev Goumilev, défenseur de l’eurasisme, de l’union naturelle des Slaves et des populations d’Asie centrale. Goumilev avait créé un concept, la «passionarité», énergie cosmique émise par le soleil, les êtres vivants, les minéraux. Poutine, selon Eltchaninoff, utilise cette notion pour expliquer la supériorité russe. Espérons qu’il a choisi Anton Vaïno pour son talent de bureaucrate plus que pour son œuvre.

David Caviglioli