Source : Consortium News, le 13/03/2017

Le 13 mars 2017

Exclusif: Les Démocrates et les libéraux sont à l’unisson avec les néo-conservateurs pour faire de la théorie conspirationniste – “C’est la Russie qui l’a fait” – une arme pour “avoir la peau de Trump”, mais ce néo-maccarthysme comporte de graves dangers, selon Robert Parry.

Le maccarthysme anti-russe qui s’est propagé des États-Unis vers l’Union européenne, le Canada et l’Australie développe la profonde croyance, implicite, que les théories économiques néolibérales et la politique étrangère néoconservatrice ont échoué.

Une scène de “Dr Folamour” dans laquelle le pilote du bombardier (joué par l’acteur Sam Pickens) chevauche une bombe atomique visant l’Union soviétique.

Lorsque récemment j’ai demandé à un journaliste européen pourquoi cette hystérie anti-russe a pris racine dans les principaux partis politiques européens, il m’a répondu avec une question : “Pensez-vous qu’ils peuvent se flatter du succès avec lequel ils gèrent la récession et les réfugiés ?”

En d’autres termes, les électeurs européens sont en colère en raison des conditions économiques douloureuses qui ont suivi le krach de Wall Street de 2008 et de l’augmentation déstabilisante du nombre d’immigrants fuyant les guerres de “changements de régime” voulues par l’Occident en Irak, en Syrie, en Libye et en Afghanistan.

Donc, comme le Parti démocrate, qui ne veut pas s’engager dans un examen de conscience introspectif sur la victoire de Trump, les partis de “l’establishment” européens ont besoin d’une excuse pratique pour détourner la critique – et cette excuse, c’est la Russie, un rejet de la faute qui a autorisé à reléguer à peu près toutes les critiques récentes d’un gouvernement de l’establishment au rang de “désinformation russe”.

Il n’importe même plus que la critique repose sur des faits solides. Même l’information véridique est jugée comme de la “désinformation” ou des “fausses nouvelles” d’inspiration russe.

Nous avons vu cela dans les dénonciations des grands médias canadiens contre Consortiumnews.com pour avoir écrit un article qui mettait en avant que la Ministre des Affaires étrangères canadienne, Chrystia Freeland, avait réécrit son histoire familiale pour blanchir son grand-père maternel. Celui-ci avait édité un journal nazi en Pologne, diabolisant les juifs et justifiant l’Holocauste.

Pratiquement tous les grands médias du Canada se sont ralliés du côté de Freeland lorsqu’elle a balayé du revers de la main notre article comme étant de la désinformation russe. Plus tard certains journaux ont reconnu à contrecœur que notre histoire était vraie et que Freeland le savait. Et pourtant, les attaques contre nous continuent. Nous avons été labélisés “désinformateurs russes”, sans qu’aucune preuve ne soit apportée au soutien de cette calomnie et sans qu’une défense ne soit autorisée.

Bien que sans doute un petit exemple, l’histoire de Freeland reflète ce qui se produit dans les grands médias occidentaux. Presque tous les articles indépendants d’esprit, qui questionnent le discours de l’establishment sur les affaires internationales, sont disqualifiés comme étant de la “propagande russe”. Les quelques hommes politiques, universitaires et journalistes qui ne prennent pas part à la parade de l’establishment sont des “laquais de Moscou” ou des “apologistes de Poutine”.

La résistance russe

Cette hystérie anti-russe a commencé il y a quelques années lorsque le président russe Vladimir Poutine a fait clairement comprendre que la Russie ne s’inclinerait plus devant les dictats de Washington et de Bruxelles. La Russie s’est érigée contre l’empiètement de l’OTAN sur ses frontières, a rejeté l’agenda néo-conservateur des guerres de “changement de régime” dans les pays musulmans, et a résisté contre le putsch soutenu par les Américains afin de renverser le président élu de l’Ukraine en 2014.

Hillary Clinton parlant dans un rassemblement à Phoenix, Arizona, le 21 mars 2016. (Photo by Gage Skidmore)

Mais la frénésie anti-russe s’est emballée depuis les élections américaines de 2016. Les Démocrates, les libéraux et les néo-conservateurs ont été horrifiés par la déculottée de leur choix présidentiel, Hillary Clinton, infligée par le rustre et bouffon Donald Trump.

Après cette amère défaite, les perdants ont cherché des bouc-émissaires plutôt que de mener une sérieuse autopsie sur la raison de leur défaite contre “l’inéligible” Trump, i.e., en choisissant un candidat du monde des affaires associé aux théories économiques néolibérales et à la politique de guerre néo-conservatrice.

Ainsi, l’administration Obama – à un niveau sans précédent – a cherché à empoisonner l’eau du puits pour son successeur via les allégations sans fondement de la communauté du renseignement américain au sujet de “l’ingérence” russe dans les élections américaines en faveur de Trump.

Les promoteurs du discours “C’est la Russie” ont rejoint le mouvement “#Resistance” pour faire tout ce qu’il faudrait afin que Trump quitte ses fonctions. Il n’est pas apparu important qu’il y ait très peu de preuves que les Russes aient bien interféré dans les élections.

L’argument principal était que les Russes avaient donné à WikiLeaks les emails des Démocrates révélant que le Comité national démocrate avait saboté la campagne du sénateur Bernie Sanders, et les emails du directeur de campagne de Clinton, John Podesta, exposant ainsi le contenu des discours secrets de Clinton avec Wall Street et quelques dispositifs de “pay-to-play” au sein de la Fondation Clinton.

WikiLeaks a nié avoir reçu les éléments des Russes, mais – plus important – il n’y avait aucune preuve d’une collusion entre Moscou et la campagne de Trump, comme l’ont même reconnu le directeur du renseignement national d’Obama, James Clapper, et le chroniqueur du New York Times, Thomas Friedman. (Les révélations de WikiLeaks n’étaient d’ailleurs pas un facteur majeur dans la défaite de Clinton, laquelle avait en premier lieu blâmé le directeur du FBI James Comey pour avoir brièvement ré-ouvert l’enquête sur son utilisation d’un serveur d’emails privé lorsqu’elle était secrétaire d’État.)

Toutefois, l’absence de preuve n’a pas découragé les Démocrates, les libéraux et les néo-conservateurs de monter une vaste théorie conspirationniste russe qui établit un lien entre les anciennes affaires de Trump avec la Russie et l’idée que Poutine avait prédit que Trump deviendrait président des États-Unis, une éventualité que tous les experts américains considéraient comme impossible jusqu’à l’année dernière encore.

Mais les sceptiques sur la conspiration Trump/Russie – s’ils osaient relever que Poutine aurait eu besoin du meilleur Ouija du monde pour prédire la victoire de Trump – devaient alors prouver qu’ils n’étaient pas des “agents de la propagande/désinformation russe” pour avoir de tels doutes.

Le nouveau maccarthysme et Maddow

Étant donné l’émergence de cette nouvelle guerre froide, je suppose qu’il fait sens que nous ayons bientôt un nouveau maccarthysme, même s’il est assez surprenant que cette chasse aux sorcières soit menée par les libéraux et les grands médias, nonobstant l’assistance de taille des néo-conservateurs qui sont, de longue date, engagés dans la mise en cause du patriotisme de quiconque émet des doutes sur leur génie géopolitique.

Rachel Maddow, présentatrice sur MSNBC.

Souvenons-nous en 1984 lorsque l’ambassadeur américain Jeane Kirkpatrick, une jeune néoconservatrice, avait dénoncé les traitres américains qui “blâmeraient l’Amérique en premier”.

Mais il apparaît aujourd’hui que beaucoup de libéraux, et même des progressistes, sont si aveuglés par leur haine de Trump qu’ils n’ont pas bien réfléchi au bien-fondé de leur alliance avec les néo-conservateurs – ou à l’injustice de dénigrer leurs compatriotes américains comme étant des “apologistes de Poutine”.

Pendant ce temps, les grands organes de presse ont même abandonné tout faux-semblant d’objectivité professionnelle dans leur démarche propagandiste pour tout ce qui relève de la Russie et de Trump. Par exemple, je défie quiconque lisant la couverture médiatique du New York Times sur la Russie d’affirmer qu’elle est juste et équitable alors qu’elle est clairement sarcastique et méprisante.

Il s’avère également que ce nouveau maccarthysme est devenu profitable à ses principaux praticiens. Le New York Times a rapporté lundi que les taux d’audience de Rachel Maddow sur MSNBC montaient en flèche avec ses fréquentes diatribes anti-russes.

“Maintenant, les libéraux, bien secoués, resurgissent (à la télévision), cherchant catharsis, solidarité et soulagement,” écrit le Times, citant une femme du Kentucky expliquant pourquoi elle est devenue une dévote de Maddow : “Elle parle toujours des Russes !”

Franchement, depuis la dernière douzaine d’années, je me suis posé des questions sur Maddow. J’ai d’abord entendu parler d’elle à la radio en août 2005 quand elle avait un programme bouche-trou d’été sur Air America, faisant un reportage sur le fiasco du président George W. Bush sur l’ouragan Katrina, qu’elle blâmait en partie sur le déploiement d’unités de la Garde nationale de Louisiane en Irak, à cause de quoi ils n’avaient pas pu aider à l’évacuation des gens inondés à la Nouvelle Orléans.

Il était clair que Maddow était douée et que sa condamnation de la guerre en Irak était pertinente, bien que – avant l’été 2005 – il n’y avait pas besoin d’un énorme courage journalistique pour critiquer Bush sur la guerre en Irak. Comme j’ai vu sa carrière évoluer depuis son show régulier sur Air America jusqu’à celui de MSNBC, et sa célébrité en tant que pilier de la couverture électorale médiatique, je me suis toujours demandé si elle mettrait son approbation du business lucratif à risque et si elle irait à contre-courant dans un moment journalistique tendu.

Maintenant que le comportement de Maddow devient un courant grand public moderne maccarthiste, mes doutes ont disparu. Elle garde une forte côte en cravachant dur sur le dos de la Russie. Elle place sa carrière et ses idées politiques avant le journalisme.

Comme tant d’autres activistes démocrates/libéraux/néocons, Maddow non seulement ignore le manque de preuves dans la théorie de conspiration “C’est-la-Russie-qui-l’a-fait”, mais en plus elle semble inconsciente des dangers de son opportunisme. En agitant la frénésie maccarthiste, elle et ses alliés “jamais Trump” rendent une politique rationnelle sur les armes nucléaires contre la Russie presque impossible. Et aussi, elle contribue à un vrai risque d’une guerre intense contre la Russie qui pourrait mener à l’annihilation de la planète.

Trump susceptible

Une des ironies les plus amères ici est que les critiques contre Trump remarquent avec justesse son tempérament susceptible qui le rendrait inadéquat à posséder le bouton nucléaire, mais ils le poussent à présent dans une confrontation mano-à-mano avec Poutine. Si Trump n’obtient pas le meilleur de la part de Poutine dans toutes les situations, alors il devra affronter une nouvelle rouée de coups pour “s’être vendu” aux Russes.

Le Président Donald Trump prêtant serment le 20 janvier 2017. (Capture d’écran de Whitehouse.gov)

Déjà, le sénateur néocon Lindsey Graham a déclaré : “2017 va être une année qui verra la Russie se faire botter le cul par le Congrès.” Si Trump ne s’aligne pas, il devra faire face à des tirs en rafale de la part de Maddow et des siens, le New York Times, Washington Post, CNN et presque tous les médias grand public d’information. Donc, Trump pourrait n’avoir d’autres choix politiques que d’être ferme. Mais qu’arrivera-t-il quand Poutine le repoussera ?

Dans le passé, quand j’ai soulevé le problème de l’imprudence du bashing anti-russe, je me suis entendu dire que j’étais un alarmiste, que “botter le cul” de la Russie et appâter Trump pour qu’il se joigne à la fessée ne mènera pas à une guerre nucléaire, que les Russes ne sont pas si stupides. Ouais, espérons que non.

Le côté positif de cette stratégie anti-russe, c’est que les activistes anti-Trump insistent que ce soit la route la plus prometteuse pour se débarrasser de Trump, ce qu’ils voient comme justification de presque toute leurs actions. Ce n’est pas leur but de prouver que Trump a comploté avec Poutine pour trafiquer les élections présidentielles, c’est suffisant pour soulever le doute et l’utiliser pour pousser à la destitution de Trump.

En tant que personne ayant couvert les scandales de la sécurité nationale depuis 1980, je suis familier avec le genre de preuves qui seraient nécessaires pour faire des allégations sérieuses. Par exemple, quand Brian Barger et moi avons écrit la première histoire sur le trafic de drogue avec les Contra nicaraguayens en 1985 pour The Associated Press, nous avions environ deux douzaines de sources, plus des documents. La plupart des sources étaient des gens à l’intérieur des Contras et à l’intérieur des services de Reagan – qui décrivaient comment était menée l’opération. Nous avions les preuves avant de faire une quelconque accusation publique.

Dans le cas de la théorie de conspiration Russie-Trump, les services de renseignement US n’avaient presque pas de preuves de “hacking” russe, et admirent qu’il n’y avait pas de preuves de collusion de Trump avec les Russes. Autant qu’on le sait, il n’y eut personne à l’intérieur qui aurait décrit comment cette conspiration avait pris place.

Ce n’est pas dire que des preuves ne finiront pas par faire surface, confirmant les soupçons Russie-Trump, mais cela est vrai de n’importe quelle théorie de conspiration. Qui sait, peut-être que Joe McCarthy avait raison sur ces communistes travaillant secrètement pour le Kremlin au sein du gouvernement américain ? Peut-être qu’il avait une liste de noms. Mais c’est bien le but de toute “chasse aux sorcières” – des investigations destinées à prouver quelque chose, que ce soit vrai ou non.

Dans le cas présent, cependant, le mauvais côté n’est pas “juste” la destruction de carrières et quelques emprisonnements. Le problème de jouer avec la Russie possédant l’arme nucléaire est la fin de toute vie telle que nous la connaissons. A un tel moment, les journalistes et les politiciens devraient exiger des preuves d’un très haut niveau, et non pas une absence de preuves.

Parfois, j’ai la vision de la discussion que j’entendrais si les nuages nucléaires s’élevaient au-dessus des cités américaines et russes. S’ils n’étaient pas incinérés dès le début du cataclysme, les gens “intelligents” des médias grand public (et leurs alliés néocons et libéraux) insisteraient sur le fait que ce n’est pas leur faute, c’est la faute à quelqu’un d’autre – jeter la faute sur les autres jusqu’à la fin.

Alors, comme les Démocrates et les libéraux se joignent aux néocons dans le lancement de ce nouveau maccarthysme sur la Russie – et avec des gens comme Rachel Maddow menant la charge – ce qui est sans discussion le fait le plus déprimant est qu’il n’apparait pas un Edward R. Murrow, journaliste traditionnel avec une conscience, nulle part à l’horizon.

Le reporter d’investigation Robert Parry a révélé de nombreuses affaires sur l’Iran-Contra pour The Associated Press et Newsweek dans les années 1980.

Source : Consortium News, le 13/03/2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.