Vers un homo deus ?


Un regard sur « l’homo deus » de demain qui, d’après Yuval Noah Hariri, jouira d’une longévité et de capacités intellectuelles infiniment supérieures à l’homo sapiens.


Par Ibrahim Tabet − Mai 2017

Résultats de recherche d'images pour « homme augmenté »

C’est en Afrique, berceau de l’humanité, qu’apparut l’australopithèque, premier hominidé  bipède, il y a environ 4,2 millions d’années. La libération des mains que permet la position debout entraîna à son tour l’accroissement de la taille du cerveau qui distingue l’espèce homo des singes. Il s’est passé autour de  2 millions d’années, entre cette naissance et celle de l’homo habilis qui développa l’utilisation des outils de l’âge de pierre, puis celle de l’homo erectus.

 

Elle fut suivie par l’apparition de la branche des Néandertaliens restée sans  postérité et enfin, il y deux-cents mille ans, de l’homo sapiens qui représente le stade final de la transformation anatomique de l’espèce. Alors qu’elle était  sujette aux lois de la nature, l’évolution de l’humanité est désormais uniquement le produit de la culture. Notre ancêtre maîtrisait déjà des  rudiments de langage, il y a environ 70000 ans. Puis, survint, il y a dix mille ans au néolithique, l’invention de l’agriculture au Proche-Orient, entraînant la transformation des chasseurs-cueilleurs du paléolithique (dont il existe encore des clans en Amazonie) en agriculteurs-éleveurs.  C’est aux Sumériens, qui créèrent la plus ancienne civilisation du monde, que l’on doit l’invention de l’écriture il y a 5000 ans. On assiste dès lors à une accélération du changement.

Il s’écoule par exemple dans le domaine technologique, 4500 ans entre l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie (en 1450). Cinq cents ans entre cette dernière et le lancement du premier ordinateur commercial (en 1952) et moins de soixante ans entre celui-ci et celui des Smartphones. Ces progrès se sont accompagnés d’une évolution parallèle des croyances religieuses. Ce n’est pas grâce à l’utilisation de la pierre polie, c’est par la première tombe que l’homo sapiens se distingue des premiers hominidés.

Les rituels de la mort attestés par les objets enterrés autour des corps des défunts témoignaient de l’idée qu’il existait une vie dans l’au-delà. La croyance en l’existence de causes surnaturelles aux événements naturels entraîna l’apparition, au cours du paléolithique, de l’animisme, forme primitive de religiosité sacralisant la nature. De l’animisme préhistorique, l’humanité est passée à l’hénothéisme (culte d’un dieu des dieux)  puis, s’agissant des trois religions abrahamiques, au monothéisme.

Selon la théorie évolutionniste dominante, chacune de ces grandes phases de l’histoire des religions représente un progrès par rapport à la phase précédente ; la pensée religieuse évoluant vers une sophistication et une abstraction plus grande. La question de savoir si le monothéisme constitue un progrès par rapport au polythéisme antique et aux autres croyances reste cependant posée. L’idée de l’unicité de Dieu est certes plus satisfaisante intellectuellement, mais celle du Dieu personnel des trois monothéismes – « Humain trop humain » selon Nietzsche –   ne l’est pas davantage que celle d’un Absolu impersonnel formulée par l’hindouisme. Et force est de constater que les religions monothéistes n’ont pas toujours représenté une avancée au plan moral.

Aujourd’hui encore, la majorité des hommes vit sous l’influence de religions non monothéistes et n’en prônent pas moins des idéaux éthiques. Les religions n’échappent pas à la loi du changement. L’idée qu’on se fait de Dieu n’est plus la même aujourd’hui qu’hier. Et Max Weber fait de l’histoire de la modernité, celle du « désenchantement du monde », de la sortie du monde magique de la religion et de la croyance irrationnelle dans l’action de Dieu dans le monde. La sortie du religieux pourrait finalement signifier « la mort de Dieu », enterré prématurément par Nietzsche. A moins que le courant individualiste et éclectique illustré par la fascination de l’Occident pour le bouddhisme ou le vedanta, ne conduise de plus en plus d’individus à se faire une religion à la carte. Ou que la tendance au syncrétisme incarnée entre autres par le mouvement « New age » ne mène dans un lointain avenir à l’avènement d’une religion universelle ; laquelle selon Einstein sera une religion cosmique qui devra transcender l’idée d’un Dieu existant en personne et éviter les assertions dogmatiques réfutées par la science. Ces scénarios excluent l’hypothèse d’une disparition de la religion.

« Le cœur a ses raisons que la raison ignore » disait Pascal. La religion s’adresse au cœur et la science à la raison. Mais l’homme a besoin des deux. Il porte en lui une angoisse existentielle, que ne pourra jamais satisfaire la science expérimentale. Sur un autre plan, l’idée que l’homme n’est qu’une étape de l’évolution vers un être supérieur formulée par des penseurs comme Nietzsche, Sri Aurobindo, Teilhard de Chardin et Carl Jung est en passe de devenir réalité. Cet « homme augmenté » ne sera cependant pas le produit d’une sélection naturelle. Pour « devenir ce qu’il est », selon les termes de Nietzsche, l’homme prendra le relais de la création de la main de  Dieu.

La convergence des biotechnologies, du génie génétique et des technologies numériques laisse en effet prévoir la naissance d’une post-humanité comptant parmi ses rangs des « homo deus » (titre de l’ouvrage de l’historien israélien Yuval Noah Harari) presque immortels et jouissant d’une capacité  intellectuelle infiniment supérieure à la nôtre, grâce à l’implantation de puces électroniques dans son cerveau. Parallèlement, il est possible que les hommes établissent un contact avec des êtres intelligents habitants d’autres planètes et ayant leurs propres dieux.

On peut se demander, dans ces conditions, quel sera le sort de nos religions actuelles et quelle place occupera la foi dans un monde de plus en plus « désenchanté ». Il faut espérer que le nouvel homme cloné, cybernétique et asexué décrit par Houellebecq dans Les particules élémentaires ne soit pas dépourvu de cœur, ce qui signifierait également la mort de la spiritualité, de l’amour et de l’art. Mais il est probable que la post-humanité qui apparaîtra au cours du troisième millénaire aura pour nos religions le même regard que celui que nous jetons aujourd’hui sur les divinités de l’Égypte antique et ses livres sacrés.

Ibrahim Tabet

Cet ouvrage a pour thème l’invention et l’évolution de l’idée de Dieu. Une brève histoire qui a commencé à s’écrire il y a seulement dix millénaires. Il décrit le passage de l’humanité de l’animisme au polythéisme puis, pour les « religions du Livre », au monothéisme et la différence entre leur Dieu personnel et le concept d’Absolu impersonnel élaboré par l’hindouisme. Ainsi, l’auteur aborde ici aussi bien la philosophie grecque, le zoroastrisme, le bouddhisme, que les sagesses chinoises ou l’islam, toujours dans le but de comprendre le rapport de l’Homme à l’idée de Dieu.

Vers un homo deus ?


Un regard sur « l’homo deus » de demain qui, d’après Yuval Noah Hariri, jouira d’une longévité et de capacités intellectuelles infiniment supérieures à l’homo sapiens.


Par Ibrahim Tabet − Mai 2017

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 de recherche d'images pour « homme augmenté »

C’est en Afrique, berceau de l’humanité, qu’apparut l’australopithèque, premier hominidé  bipède, il y a environ 4,2 millions d’années. La libération des mains que permet la position debout entraîna à son tour l’accroissement de la taille du cerveau qui distingue l’espèce homo des singes. Il s’est passé autour de  2 millions d’années, entre cette naissance et celle de l’homo habilis qui développa l’utilisation des outils de l’âge de pierre, puis celle de l’homo erectus.

 

Elle fut suivie par l’apparition de la branche des Néandertaliens restée sans  postérité et enfin, il y deux-cents mille ans, de l’homo sapiens qui représente le stade final de la transformation anatomique de l’espèce. Alors qu’elle était  sujette aux lois de la nature, l’évolution de l’humanité est désormais uniquement le produit de la culture. Notre ancêtre maîtrisait déjà des  rudiments de langage, il y a environ 70000 ans. Puis, survint, il y a dix mille ans au néolithique, l’invention de l’agriculture au Proche-Orient, entraînant la transformation des chasseurs-cueilleurs du paléolithique (dont il existe encore des clans en Amazonie) en agriculteurs-éleveurs.  C’est aux Sumériens, qui créèrent la plus ancienne civilisation du monde, que l’on doit l’invention de l’écriture il y a 5000 ans. On assiste dès lors à une accélération du changement.

Il s’écoule par exemple dans le domaine technologique, 4500 ans entre l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie (en 1450). Cinq cents ans entre cette dernière et le lancement du premier ordinateur commercial (en 1952) et moins de soixante ans entre celui-ci et celui des Smartphones. Ces progrès se sont accompagnés d’une évolution parallèle des croyances religieuses. Ce n’est pas grâce à l’utilisation de la pierre polie, c’est par la première tombe que l’homo sapiens se distingue des premiers hominidés.

Les rituels de la mort attestés par les objets enterrés autour des corps des défunts témoignaient de l’idée qu’il existait une vie dans l’au-delà. La croyance en l’existence de causes surnaturelles aux événements naturels entraîna l’apparition, au cours du paléolithique, de l’animisme, forme primitive de religiosité sacralisant la nature. De l’animisme préhistorique, l’humanité est passée à l’hénothéisme (culte d’un dieu des dieux)  puis, s’agissant des trois religions abrahamiques, au monothéisme.

Selon la théorie évolutionniste dominante, chacune de ces grandes phases de l’histoire des religions représente un progrès par rapport à la phase précédente ; la pensée religieuse évoluant vers une sophistication et une abstraction plus grande. La question de savoir si le monothéisme constitue un progrès par rapport au polythéisme antique et aux autres croyances reste cependant posée. L’idée de l’unicité de Dieu est certes plus satisfaisante intellectuellement, mais celle du Dieu personnel des trois monothéismes – « Humain trop humain » selon Nietzsche –   ne l’est pas davantage que celle d’un Absolu impersonnel formulée par l’hindouisme. Et force est de constater que les religions monothéistes n’ont pas toujours représenté une avancée au plan moral.

Aujourd’hui encore, la majorité des hommes vit sous l’influence de religions non monothéistes et n’en prônent pas moins des idéaux éthiques. Les religions n’échappent pas à la loi du changement. L’idée qu’on se fait de Dieu n’est plus la même aujourd’hui qu’hier. Et Max Weber fait de l’histoire de la modernité, celle du « désenchantement du monde », de la sortie du monde magique de la religion et de la croyance irrationnelle dans l’action de Dieu dans le monde. La sortie du religieux pourrait finalement signifier « la mort de Dieu », enterré prématurément par Nietzsche. A moins que le courant individualiste et éclectique illustré par la fascination de l’Occident pour le bouddhisme ou le vedanta, ne conduise de plus en plus d’individus à se faire une religion à la carte. Ou que la tendance au syncrétisme incarnée entre autres par le mouvement « New age » ne mène dans un lointain avenir à l’avènement d’une religion universelle ; laquelle selon Einstein sera une religion cosmique qui devra transcender l’idée d’un Dieu existant en personne et éviter les assertions dogmatiques réfutées par la science. Ces scénarios excluent l’hypothèse d’une disparition de la religion.

« Le cœur a ses raisons que la raison ignore » disait Pascal. La religion s’adresse au cœur et la science à la raison. Mais l’homme a besoin des deux. Il porte en lui une angoisse existentielle, que ne pourra jamais satisfaire la science expérimentale. Sur un autre plan, l’idée que l’homme n’est qu’une étape de l’évolution vers un être supérieur formulée par des penseurs comme Nietzsche, Sri Aurobindo, Teilhard de Chardin et Carl Jung est en passe de devenir réalité. Cet « homme augmenté » ne sera cependant pas le produit d’une sélection naturelle. Pour « devenir ce qu’il est », selon les termes de Nietzsche, l’homme prendra le relais de la création de la main de  Dieu.

La convergence des biotechnologies, du génie génétique et des technologies numériques laisse en effet prévoir la naissance d’une post-humanité comptant parmi ses rangs des « homo deus » (titre de l’ouvrage de l’historien israélien Yuval Noah Harari) presque immortels et jouissant d’une capacité  intellectuelle infiniment supérieure à la nôtre, grâce à l’implantation de puces électroniques dans son cerveau. Parallèlement, il est possible que les hommes établissent un contact avec des êtres intelligents habitants d’autres planètes et ayant leurs propres dieux.

On peut se demander, dans ces conditions, quel sera le sort de nos religions actuelles et quelle place occupera la foi dans un monde de plus en plus « désenchanté ». Il faut espérer que le nouvel homme cloné, cybernétique et asexué décrit par Houellebecq dans Les particules élémentaires ne soit pas dépourvu de cœur, ce qui signifierait également la mort de la spiritualité, de l’amour et de l’art. Mais il est probable que la post-humanité qui apparaîtra au cours du troisième millénaire aura pour nos religions le même regard que celui que nous jetons aujourd’hui sur les divinités de l’Égypte antique et ses livres sacrés.

Ibrahim Tabet

Cet ouvrage a pour thème l’invention et l’évolution de l’idée de Dieu. Une brève histoire qui a commencé à s’écrire il y a seulement dix millénaires. Il décrit le passage de l’humanité de l’animisme au polythéisme puis, pour les « religions du Livre », au monothéisme et la différence entre leur Dieu personnel et le concept d’Absolu impersonnel élaboré par l’hindouisme. Ainsi, l’auteur aborde ici aussi bien la philosophie grecque, le zoroastrisme, le bouddhisme, que les sagesses chinoises ou l’islam, toujours dans le but de comprendre le rapport de l’Homme à l’idée de Dieu.