A-t-on évité en Syrie une répétition de la crise de missiles de Cuba ?


 L’Alliance transatlantique a-t-elle été rompue et a-t-on démasqué l’Intelgate ?


 

Stephen F. Cohen

Par Stephen F. Cohen – Le 20 juin 2017 – Source The Nation

Bien que les médias grand public en aient peu parlé, on a peut-être connu trois moments de vérité essentiels dans la confrontation de la nouvelle Guerre froide.


Pour Cohen, les relations américano-russes viennent de connaître trois moments de vérité, mais il en a été si peu question dans les médias grand public que cela lui rappelle une vieille blague du comique George Carlin. Sur une radio locale, le speaker commence ainsi le bulletin d’informations : « La guerre nucléaire en Europe. Plus de détails après la page des sports. »

Comme il le fait depuis longtemps, Cohen évoque en premier lieu le danger de voir la nouvelle Guerre froide produire une situation analogue à la crise de Cuba sur l’un des fronts suivants : mer Noire et Baltique, où l’OTAN concentre des forces aux frontières de la Russie, Ukraine où depuis bientôt quatre ans une guerre civile, qui est aussi une guerre par procuration, se déroule aux frontières de la Russie, Syrie où des avions militaires américains et russes conduisent des opérations toujours plus intenses dans un espace aérien mal défini, alors que le processus de « déconfliction » va moins loin que ce qui était prévu, tout au moins de la part du commandement américain.

Le 18 juin, un avion américain a abattu un appareil militaire des forces syriennes. Alliée de la Syrie et engagée sur invitation officielle du gouvernement, contrairement aux forces américaines qui sont là en violation du droit international, la Russie a considéré qu’il s’agissait d’un acte de guerre provocateur. Une ligne rouge a été franchie par les États-Unis, comme l’Union soviétique l’avait fait à Cuba en 1962, [l’auteur oublie allégrement les missiles Jupiter déployés en Turquie qui seront d’ailleurs retirés, NdSF], et cette fois-ci Washington devait décider si oui ou non elle allait encore franchir un nouveau pas en direction d’une guerre entre deux superpuissances nucléaires. Avec sagesse, Washington a battu en retraite, tandis que le Département de la Défense annonçait qu’il allait « repositionner » ses avions de combat et les éloigner du théâtre des opérations russo-syriennes, ajoutant « qu’il était prêt à coopérer avec la Russie en Syrie ».

Pour déterminer si une crise a été véritablement évitée en Syrie, il faudrait savoir qui a pris la décision d’abattre l’avion syrien. Si elle a été prise par une faction de Washington déterminée à saboter l’espoir affiché par le Président Trump de coopérer militairement avec Moscou contre le terrorisme en Syrie – comme ce fut le cas en septembre 2016 [Frappes US sur les positions de l’Armée syrienne à Deir Ez Zor, NdSF], lorsque le Président Obama est parvenu à un accord similaire avec le Président Poutine – la confrontation au sein de l’administration Trump et de ses agences de guerre, pourrait bien se poursuivre, à la suite de la dernière crise des 18 et 19 juin.

Quoi qu’il en soit, comme le relève Cohen, des confrontations potentiellement aussi dangereuses sont inhérentes à la nouvelle Guerre Froide, et pas seulement en Syrie. De là, la nécessité d’y mettre fin, ou tout au moins, de les atténuer.

Entre-temps, le Sénat a adopté de nouvelles sanctions économiques contre la Russie. Ces sanctions sont toutes ineptes, totalement déraisonnables et n’ont d’autre motif que la gesticulation et la démonstration de force. Elles sont révélatrices des tensions croissantes qui opposent depuis longtemps Washington à plusieurs capitales européennes au sujet de l’escalade de la confrontation entre Washington et Moscou. Plusieurs États européens, dont les produits agricoles ont été pénalisés par les contre-sanctions imposées par Moscou sur les importations de produits et divers biens, ont protesté bruyamment contre les nouvelles sanctions anti-russes prises par le Sénat. Un de ces États est même allé jusqu’à menacer de prendre des sanctions contre les États-Unis.

La raison principale, que le Sénat le veuille ou non, est que ces nouvelles sanctions auraient un fort impact sur les compagnies européennes qui sont étroitement impliquées dans la réalisation du nouveau gazoduc qui livrera le gaz russe dans leurs pays, fortement dépendants des sources d’énergie russes. Si ces sanctions obtiennent l’approbation de la Chambre et la signature de Trump – ou au cas où son éventuel veto serait annulé – il pourrait en résulter une crise au sein de l’alliance transatlantique, crise d’origine économique se transformant en crise politique. (Certains observateurs pensent que le réel motif de ces nouvelles sanctions est d’accroître le marché européen pour les exportations de gaz liquéfié américain, malgré les difficultés d’ordre technique et financier qui leur sont liées.) Ainsi, comme Cohen le fait remarquer, ce n’est pas Poutine, mais Washington, qui porte atteinte à l’alliance USA-Europe.

Troisièmement, il y a le « Russiagate ». Près d’un an d’allégations infondées, selon lesquelles Trump et ses « associés » auraient été de mèche avec le Kremlin dans sa prétendue tentative de pirater les courriels du Comité national du Parti démocrate pendant la campagne présidentielle américaine. Il en résulte que le Russiagate a provoqué ce qui pourrait bien devenir la crise politique la pire de l’histoire des États-Unis, dans la mesure où il a dénaturé ou paralysé la politique de Trump à l’égard de la Russie et est en passe de devenir lui-même une menace pour la sécurité nationale des États-Unis.

Le rapport de janvier 2017 de l’« Intelligence Committee » qui accuse Poutine d’avoir provoqué le piratage du Comité du Parti Démocrate (DNC) et d’avoir rendu publics ses courriels via WikiLeaks, n’était pas basé sur un consensus auquel seraient parvenus les « dix-sept agences de renseignement US », mais est le fait de quelques « analystes choisis » au sein de trois agences : la CIA, le FBI et la NSA. C’est ce que nous ont appris John Brennan, ancien directeur de la CIA, et James Clapper, ancien directeur de la « National Intelligence ».

Brennan, de son propre aveu, n’a pas été un directeur objectif et impartial à la tête de la CIA. Dans un témoignage qu’il a fait dans le passé devant un comité de la Chambre des représentants, il a déclaré que tout Américain ayant des contacts avec des Russes, était susceptible de « prendre le chemin de la trahison et d’ignorer même être sur le chemin de la trahison, avant qu’il ne soit trop tard ».

De son côté, Clapper a déclaré dans l’émission de la NBC « Meet the Press » du 28 mai que « les Russes sont typiquement, quasi génétiquement, enclins à faire pression, à s’infiltrer…  et qu’ainsi la Russie est « génétiquement encline » à attaquer la démocratie américaine.

Quant au directeur du FBI, James Comey, il a de façon catégorique assuré un comité d’enquête du Congrès que le Russiagate était bien réel, sans produire une preuve quelconque à l’appui de cette affirmation. Et d’ajouter dans la ligne de J. Edgar Hoover : « Ils sont de retour ! ». Plus important encore, considérant le rôle primordial que les fuites à l’intention des médias ont joué dans la création et la perpétuation du Russiagate, Comey a lui-même avoué qu’il avait transmis au New York Times un document à son avantage, alors qu’il était censé enquêter lui-même sur ce type de fuites.

Cohen se demande pourquoi les médias grand public ne se sont pas penchés sur ces révélations émanant d’un directeur de la CIA paranoïaque, d’un directeur de la NSA aux préjugés ethniques et d’un chef du FBI fourbe à n’en pas douter. Au lieu de cela, ces médias ont simplement ignoré ces déclarations et continué de répéter comme des perroquets l’affabulation qui est au cœur du Russiagate. Ainsi, le principal éditorial du Times du 18 juin soutenait, en faisant allusion au rapport de janvier créé de toutes pièces par les services de renseignement, que « sur l’ordre direct du Président Vladimir Poutine, des pirates ont branché les services militaires russes sur les comptes des courriels de la direction du Comité national démocrate… dans une tentative de porter dommage à la campagne de Hillary Clinton ». Cet éditorial poursuivait en ajoutant que cette « attaque à notre démocratie » lancée par le Kremlin avait également eu lieu de façon semblable en Allemagne et en France, alors même que les responsables de la sécurité de ces pays ont démenti ces accusations à l’adresse de Moscou. L’intention de l’éditorial du Times, ou certainement l’effet qu’il a produit, ne peut pas être qualifié autrement que d’alarmiste et par conséquent de belliciste. Cohen pose la question : qui est en train de saper notre démocratie ?

On peut écouter sur le site du journal The Nation la version intégrale de l’émission du 20 juin du John Batchelor Show sur la Nouvelle Guerre froide, d’où est tirée la matière du présent article.

Stephen F. Cohen