Notre grand auteur, né à Cordoue, se déchaîne d’abord contre les voyages dans quatre lettres à Lucilius. Pour lui la mobilité, l’activité voyageuse est liée à l’inconstance spirituelle. Le voyage gesticulant est aussi périlleux que la lecture cursive. Dès le début de ses lettres à Lucilius, le grand  Sénèque met un point d’honneur à attaquer le monde moderne.

Extraits :

Lettre II

« Ce que tu m’écris et ce que j’apprends me fait bien espérer de toi. Tu ne cours pas çà et là, et ne te jettes pas dans l’agitation des déplacements. Cette mobilité est d’un esprit malade. Le premier signe, selon moi, d’une âme bien réglée, est de se figer, de séjourner avec soi. Or prends-y garde : la lecture d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles. C’est n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami. »

Un peu de latin :

« Nusquam est qui ubique est. Vitam in peregrinatione exigentibus hoc evenit, ut multa hospitia habeant, nullas amicitias. »

(C’est n’être nulle part que d’être partout. A passer sa vie en voyage, on se fait beaucoup d’hôtes et point d’amis.)

Sénèque confond peut-être le voyage avec la recherche d’un équilibre perdu (Siddhârta ?). C’est une définition préromantique qui convenait aux voyages de l’ancienne jeunesse. Mais le tourisme est moins que cela. La critique ici ne passe pas, mais nous la diffusons pour sa beauté :

Lettre XXVIII

« Tu cours çà et là pour rejeter le faix qui te pèse ; et l’agitation même le rend plus insupportable. Ainsi sur un navire une charge immobile est moins lourde : celle qui roule par mouvements inégaux fait plus tôt chavirer le côté où elle porte. Tous tes efforts tournent contre toi, et chaque déplacement te nuit : tu secoues un malade. Mais, le mal extirpé, toute migration ne te sera plus qu’agréable. Qu’on t’exile alors aux extrémités de la terre ; n’importe en quel coin de pays barbare on t’aura cantonné, tout séjour te sera hospitalier. »

Lettre LXIX

« Je n’aime pas à te voir changer de lieux et voltiger de l’un à l’autre. D’abord de si fréquentes migrations sont la marque d’un esprit peu stable. La retraite ne lui donnera de consistance que s’il cesse d’égarer au loin ses vues et ses pensées. Pour contenir l’esprit, commence par fixer le corps, autre fugitif (Ut animum possis continere, primum corporis tui fugam siste) ; et puis c’est la continuité des remèdes qui les rend surtout efficaces ; n’interromps point ce calme et cet oubli de ta vie antérieure ».

J’ajoute ces phrases sublimes sur le refus de la possession visuelle (et c’était avant les selfies…) :

« Laisse à tes yeux le temps de désapprendre, et à tes oreilles de se faire au langage de la raison, (sine dediscere oculos tuos, sine aures assuescere sanioribus verbis). Dans chacune de tes excursions, ne fût-ce qu’en passant, quelque objet propre à réveiller tes passions viendra t’assaillir. »

Le voyage ne contente qu’enfant. Le tourisme comme activité puérile ? Il crée mal-être, volonté de fuite et saturation…

Lettre CIV

« Jamais changement de climat a-t-il en soi profité à personne ? Il n’a pas calmé la soif des plaisirs, mis un frein aux cupidités, guéri les emportements, maîtrisé les tempêtes de l’indomptable amour, délivré l’âme d’un seul de ses maux, ramené la raison, dissipé l’erreur. Mais comme l’enfant s’étonne de ce qu’il n’a jamais vu, pour un moment un certain attrait de nouveauté nous a captivés. Du reste l’inconstance de l’esprit, alors plus malade que jamais, s’en irrite encore, plus mobile, plus vagabonde par l’effet même du déplacement. Aussi les lieux qu’on cherchait si ardemment, on met plus d’ardeur encore à les fuir et, comme l’oiseau de passage, on vole plus loin, on part plus vite qu’on n’était venu. »

Une seule solution pour progresser :

« C’est à l’étude qu’il faut recourir et aux grands maîtres de la sagesse, pour apprendre leurs découvertes, pour rechercher ce qui reste à trouver. Ainsi l’âme se rachète de son misérable esclavage et ressaisit son indépendance. »

Et la belle sentence sur notre vie comme quête de guérison (il faut se guérir d’être né si imparfait). Ce n’est pas très nietzschéen, mais c’est stoïcien :

« Tu t’étonnes de fuir en vain ? Ce que tu fuis ne t’a pas quitté. C’est à toi-même à te corriger ; rejette ce qui te pèse et mets à tes désirs au moins quelque borne. Purge ton âme de toute iniquité : pour que la traversée te plaise, guéris l’homme qui s’embarque avec toi. »

Nicolas Bonnal

Sources

Nicolas Bonnal – Le livre noir de la décadence romaine (Amazon.fr) ; les voyageurs éveillés ; apocalypse touristique.

Sénèque – lettres à Lucilius